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Le centre de documentation

Pourquoi un centre de documentation international sur la prostitution?

Contexte

La prostitution est un sujet d'actualité, évoqué quotidiennement dans les médias. Si la thématique est moins taboue depuis la fin des années 60, elle n'en est pas moins stigmatisée. Les clichés, les préjugés, le mystgre et le rejet perdurent : une personne qui a l'expérience du travail du sexe est respectée dans la mesure où elle a changé d'activité et parle de son passé en termes de souffrance et de vécu douloureux.

En ce qui concerne les personnes qui exercent la prostitution, les avis, les considérations morales, les politiques divergent, faisant le grand écart entre deux extrêmes : criminalisation et victimisation versus professionnalisation et responsabilisation. Tout un éventail d'attitudes, de jugements, de législations tente de répondre à une réalité sociale vieille comme l'humanité et extrêmement complexe car tributaire de facteurs multiples découlant de raisons historiques, culturelles, sociologiques, psychologiques, etc.

Aujourd'hui, le débat entre abolitionnistes et réglementaristes reste d'une grande actualité politique. Les divergences ne suivent pas les clivages de pensée gauche-droite mais sont fortement influencées par les références émotionnelles et morales de chaque individu.

Il s'agit pourtant d'un secteur économique important. En effet, « le sexe est une marchandise très demandée tant chez les riches que chez les pauvres. Il fait partie intégrante de l'économie informelle de la ville » (Preston-Whyte et Varga, 2000). Reconnaître les personnes concernées comme acteur-trice-s sociaux, en tant qu'interlocuteur-trice-s non seulement valables mais indispensables, contribue à favoriser l'accès aux droits fondamentaux, ainsi que la défense des victimes et à la diminution des risques d'exploitation, d'abus et de trafic d'êtres humains.

Utilité sociale

Une littérature abondante existe sur et autour de la prostitution : aussi bien scientifique (histoire, sociologie, psychologie, anthropologie...) que romanesque, poétique, ou journalistique. Cette dernière catégorie contient pléthore d'exemples traitant surtout le côté sulfureux du sujet, ce qui n'améliore pas forcément la situation des personnes concernées, mais aurait plutôt tendance à entretenir les préjugés, clichés et fantasmes.

Quelques personnes, associations, universités ou bibliothèques ont collecté de la documentation mais pas de manière exhaustive et souvent en lien avec une préoccupation spécifique (santé, sida, migrations, législation, traite des êtres humains, etc.) ou concernant une situation locale.

En regard de ces différents éléments, il apparait tout à fait pertinent et important de créer un centre de documentation traitant spécifiquement et largement du travail du sexe et des problématiques y relatives. Genève, ville internationale et cosmopolite, lieu de vie, de travail et de lutte de Grisélidis Réal, a beaucoup à gagner de posséder un tel espace.

Objectifs

  • Poursuivre la mise en œuvre du Centre de documentation internationale sur la prostitution, initié par Grisélidis Réal ;

  • Rendre accessibles le matériel, les ressources et le savoir concernant la prostitution, auprès de toute personne intéressée ;

  • Préserver dans des conditions optimales, inventorier et valoriser les archives de Grisélidis Réal sur la prostitution et le mouvement de défense des droits des personnes prostituées ;

  • Réunir et tenir à jour un maximum d'informations et de documentation (livres, coupures de presse, recherches, sites internet, films, etc.) sur les thématiques en lien avec la prostitution, au niveau local, national et international ;

  • Créer un espace d'information, de réflexion, de débat, d'échange, d'action, d'aide à la recherche, accessible à toute personne ou institution intéressée ;

  • Devenir un outil au service de la reconnaissance des personnes concernées par la prostitution;

  • Promouvoir le Centre par la réalisation d'événements tels que des expositions, des projections de film, des débats, etc.

Publics-cible

  • Les personnes exerçant le travail du sexe n'ont souvent pas le recul et ne disposent pas des moyens pour analyser leur situation ou profiter des réflexions qui pourraient déboucher sur une amélioration de leur qualité de vie. En même temps, il existe des sources et documents précieux et dispersés, produits par des personnes pratiquant ou ayant pratiqué la prostitution et qui prennent la parole, s'expriment sur Internet, écrivent elles-mêmes leur histoire, leurs expériences, réflexions, revendications. Faire circuler et rendre plus accessibles ces témoignages et informations favoriserait une meilleure compréhension de la prostitution en général et instruirait en particulier les personnes concernées sur ce qui les rapproche. Cela contribuerait à développer des outils d'«empowerment» (renforcement des capacités d'agir), dont le besoin se fait toujours plus sentir.

  • Les universités et hautes écoles offrent des cours ou proposent à leurs étudiant-e-s de se pencher sur la prostitution comme terrain pour acquérir des outils de sociologues, anthropologues, psychologues, etc. La démarche est plus riche si un lien avec une association de proximité existe. Plusieurs exemples montrent que la complicité entre talons aiguille et lunettes de chercheurs peut être féconde. Un espace réunissant des informations et de la documentation sur la prostitution, le travail du sexe et la sexualité en général faciliterait beaucoup le travail de certain-e-s étudiant-e-s et chercheur-euse-s. Il leur permettrait également d'entrer plus facilement en contact avec des travailleur-euse-s du sexe.

  • Les autorités en charge de la gestion et du bon fonctionnement social produisent souvent des rapports d'experts contradictoires et peu accessibles et prennent parfois des décisions arbitraires qui, au lieu de résoudre les problèmes, les déplacent et/ou renforcent la stigmatisation et l'exclusion. Ceci est souvent dû au manque de connaissance de la réalité et au désintérêt pour une population méprisée. Une plateforme documentée, un lieu d'expertise pourrait devenir une référence pour les autorités publiques responsables de la surveillance du marché du sexe.

  • Les organisations internationales sont actives dans l'élaboration de directives et développent des projets sur le terrain dont les objectifs répondent principalement à deux soucis: la santé publique et la lutte contre la traite d'êtres humains. Il y a régulièrement des conférences à Genève avec des représentant-e-s (politiques, administratifs, syndicaux, ONGs, travailleuses-eurs du sexe) du monde entier. Le Centre peut jouer un rôle important dans ce contexte, d'une part grâce à sa riche documentation, et d'autre part en tant que lieu d'échange et de débat.

  • Le mouvement pour la reconnaissance et les droits des personnes prostituées débute dans les années 70 en Amérique. En 1973, Margot St-James et ses collègues créent la première association pour la défense des personnes prostituées: COYOTE (Cut Off Your Old Tired Ethics). En France, les évènements lyonnais du printemps 1975 ont été déterminants pour rendre visibles les militant-e-s décidé-e-s à influencer les décisions politiques prises à leur sujet. Le mouvement s'est étendu à Paris, puis à d'autres régions de France et d'Europe. Quelques associations nées de cette vague ont réussi à s'enraciner et se renforcer: Hydra à Berlin, Comitato per i diritti delle prostitute en Italie, Aspasie à Genève, etc. En 1985 est organisé à Amsterdam le premier Congrès mondial des prostituées qui met en place une nouvelle «grammaire politique», réglant les modalités de la prise de parole en plaçant les prostituées au centre. En 2005, une délégation internationale de 120 sex workers et leurs alliés est accueillie au parlement européen à Bruxelles. Mais, toujours confrontée aux répressions et discriminations, la lutte pour la reconnaissance est ardue.

    Rares sont les personnes prostituées qui peuvent s'engager et plus rares encore celles qui persistent dans leur engagement. Le besoin de protéger ses proches, le client et soi-même, oblige à vivre dans le secret : une protection aussi indispensable qu'aliénante et lourde à porter. L'engagement collectif reste particulièrement difficile dans la plupart des pays, et pourtant quelques personnes sont motivées et s'y investissent. L'alliance avec les forces politiques et sociales (associatives et institutionnelles) est essentielle dans une perspective de progrès pour la reconnaissance et les droits des travailleur-euses-s du sexe, à moyen et long terme.

  • D'un point de vue juridique, « le législateur semble toujours se disperser : le droit pénal sanctionne la personne prostituée pour racolage public mais la considère comme victime du proxénétisme; le droit civil s'intéresse à elle en cas de trouble de voisinage, de résiliation de bail, mais l'ignore en matière de protection du corps humain; le droit fiscal la soumet à l'impôt sur le revenu; le droit de la sécurité sociale lui réclame des cotisations; le droit social tente d'organiser sa réinsertion; le droit public présente le fait de se prostituer comme une liberté publique; le droit international la condamne en tant qu'atteinte à la dignité humaine... » (Ouvrard, L. 2000). Regrouper les références légales dans un lieu et tenir à jour leur évolution serait fort utile pour tou-te-s les intéressé-e-s potentiels mentionnés ci-dessus.

  • Les médias parlent beaucoup de prostitution, mais ont difficilement accès à des informations provenant des personnes directement concernées. Ainsi, nous retrouvons encore trop souvent des articles ou des émissions qui favorisent les préjugés et ne se penchent pas assez sur les véritables enjeux, encore moins sur le vécu et l'avis des travailleurs du sexe eux-mêmes. Les journalistes auraient donc un grand intérêt à avoir une documentation accessible, sérieuse et importante sur ce sujet.

  • De plus en plus d'artistes (comédiens, danseurs, musiciens, plasticiens, cinéastes, metteurs en scène, photographes, etc.) utilisent le thème de la prostitution pour leur projets et créations. Nous faisons en effet face à une demande de renseignement grandissante. Un centre de documentation faciliterait l'accès de ces personnes aux informations qu'ils souhaitent obtenir.



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